Le cerveau humain est un organe aussi complexe que fantasque, de par sa capacité à retenir des informations aussi importantes que futiles, en fonction de nos propres aspirations. Ainsi, au fil du temps, il se charge de faits, d’événements, d’anecdotes ou de savoirs que l’on prendra soin de conserver, ou mieux, de partager. Tout cela mis bout à bout finit par construire une certaine forme d’expérience, comme un réseau qui nous permet au quotidien de mieux analyser le monde qui nous entoure, puis de tenter d’agir dans ce dernier si on le souhaite.
Même si j’ai la chance d’avoir une certaine mémoire, j’avoue moi aussi faire parfois, mais plus rarement qu’il n’y paraît, preuve d’une certaine propension à mettre de côté des informations ou détails. Ainsi, de mes cours de philosophie, je ne dois avoir retenu que quelques phrases et concepts, échappant ainsi à la pensée de grands auteurs et penseurs aux idées qui me paraissaient sans doute plus contraignantes que libératoires, du haut de ma jeunesse un peu prétentieuse. J’en ai cependant gardé qu’il n’y avait pas qu’une seule vérité, et que cette dernière devait se concevoir au pluriel pour mieux intégrer les approches et velléités des individus qui nous entourent. Je ne suis pas toujours d’accord avec ces autres conceptions de la réalité mais je les écoute.
Ainsi, l’an passé, j’avais publié sur ce blog un billet qui avait fait grand bruit, sans doute pour son caractère particulièrement incisif et, dans une certaine mesure, provocateur. Sans revenir une fois encore sur ces mots, j’ai voulu échanger avec Thomas Teffri-Chambelland pour mieux rendre compte de sa démarche et du projet porté par son école (l’Ecole Internationale de Boulangerie, située à Noyers sur Jabron), et ainsi présenter sa vision de la réalité, différente de celle que j’avais pu exposer en 2018.
Cela a pris la forme d’une interview, une nouvelle forme de contenu jusqu’alors non expérimentée sur ce blog, et qui pourra sans doute se renouveler à l’avenir. D’ici là , je vous en souhaite une bonne lecture.
Je voulais tout d’abord en savoir plus sur le cheminement qui a conduit à l’offre actuelle de l’école. J’avais suivi ses « débuts » il y a quelques années, avec notamment la formule de préparation intensive et très courte (à peine 15j si mes souvenirs sont exacts) pour le CAP Boulanger. Qu’est-ce qui vous a conduit à évoluer et développer la formation que l’on connaît aujourd’hui, avec son diplôme spécifique et son référentiel ?
L’Ă©cole a Ă©tĂ© créée en 2006 puis s’est structurĂ©e suite Ă des sollicitations d’adultes en reconversion.
Son évolution est liée également à des éléments très matériels comme la disponibilité de mes locaux par exemple.
En 2006, les premiers cours dispensĂ©s l’ont Ă©tĂ© au sein de la boulangerie La Paline Ă Sisteron. La possibilitĂ© d’accueil Ă©tait moindre qu’actuellement et les plages horaires devaient tenir compte des contraintes de production.
Passer le CAP a toujours été une demande forte pour de nombreux adultes dont certains déjà engagés sur des voies de reconversion en fermentation naturelle, pour des besoins de mise en conformité de leur projet.
Le système Ă©ducatif français ne proposant pas de formation adaptĂ©e Ă ce public, rĂ©pondre de manière ciblĂ©e et efficace Ă ces adultes et les accompagner au passage de cet examen pour qu’ils puissent exercer leur mĂ©tier de boulanger au levain, sur des formations très courtes, Ă©tait motivant.
Nous avons eu près de 100% de rĂ©ussite dans l’accompagnement de ces adultes Ă l’examen sur plusieurs annĂ©es. Seules deux personnes ont Ă©chouĂ©. L’une enceinte de 7 mois pour des raisons physiques Ă©videntes et l’autre puisqu’il ne parlait pas français, ce qui l’a handicapĂ© fortement sur les Ă©preuves Ă©crites.
En tant que petite structure, indĂ©pendante, il me semble Ă©galement avec du recul qu’il fallait lĂ©gitimer la qualitĂ© de l’enseignement sur des formations plus courtes que les formats proposĂ©s actuellement.
Le propos du CAP Ă©tant très Ă©loignĂ© de mon cĹ“ur de mĂ©tier, j’ai dĂ©cidĂ© en 2013 d’arrĂŞter ces formations concomitamment Ă l’inscription au RNCP de notre titre spĂ©cifique : Boulanger Niveau IV.
Depuis 2006, je proposais dĂ©jĂ , en effet, en parallèle des prĂ©parations au CAP, des formations de plusieurs mois spĂ©cifiquement orientĂ©es vers la fermentation au levain et l’accompagnement Ă la crĂ©ation d’entreprise.
Tous les adultes formĂ©s devaient quoi qu’il en soit passer un CAP avant de pouvoir exercer. Nous rĂ©servions donc dans leur parcours de formation un temps Ă la prĂ©paration des Ă©preuves du CAP de boulangers.
Ce scĂ©nario en grand Ă©cart entre des pratiques boulangères et des aspirations très Ă©loignĂ©es n’Ă©tait pas confortable.

Entre 2011 et 2012, il m’a donc apparu Ă©vident qu’un nouveau diplĂ´me devait naĂ®tre, en phase avec des attentes et avec un marchĂ© Ă©conomiquement porteur, celui qui me passionne : le pain biologique au levain.
C’est cette dĂ©marche qui a abouti en 2013 et qui m’a permis de recentrer mon activitĂ© de manière plus cohĂ©rente sur la fermentation naturelle uniquement. Nous sommes aujourd’hui la seule Ă©cole dĂ©livrant ce diplĂ´me en Europe. C’est un niveau IV, Ă©quivalent donc au bac professionnel.
Au cours du temps, depuis 2006, la formation s’est largement enrichie tant sur la partie pratique que sur l’accompagnement entrepreneurial.
Nos liens forts Ă l’international d’une part et le dĂ©veloppement de mes entreprises sur le marchĂ© français d’autre part me permettent de garder une vision très contemporaine des rĂ©alitĂ©s de terrain, indispensable pour l’accompagnement Ă l’entreprise que nous proposons Ă l’Ă©cole.
Avec le succès de l’école, son agrandissement évoqué un temps et donc le nombre important de stagiaires formés dans un « modèle » identique, ne craignez vous pas que les similitudes que l’on retrouve souvent entre les positionnements et gammes de produits finissent par être très visibles et donc dommageables ?
Au jour d’aujourd’hui, l’Ă©cole n’a pas de projet d’agrandissement rĂ©el. Nous avons manquĂ© des locaux adaptĂ©s Ă notre activitĂ© fin 2018 et n’avons plus Ă ce jour de projets concrets de dĂ©mĂ©nagement, mĂŞme si la volontĂ© d’Ă©toffer encore le projet pĂ©dagogique existe. Nous restons donc une toute petite structure de formation, avec 40 projets accompagnĂ©s par an, dont 70% donnent naissance Ă une crĂ©ation d’entreprise dans l’annĂ©e suivante.
Nous parlons donc d’environ 30 crĂ©ations d’entreprises par an Ă la sortie de l’Ă©cole. ComparĂ© au marchĂ© de la boulangerie française, c’est quantitativement insignifiant : le risque de saturation du marchĂ© est donc irrĂ©el.

Par ailleurs, je pense qu’il y a confusion sur la notion de « modèle identique ». C’est justement l’une des propositions majeures de l’Ă©cole que de personnaliser l’enseignement (nous sommes 4 formateurs pour 10 stagiaires!), afin d’accompagner les adultes sur leur projet. Nous crĂ©ons ainsi de la diversitĂ© sur la filière, pas de l’uniformitĂ©. Ă€ titre personnel, si le pain est mon secteur d’activitĂ©, Ă©duquer Ă la libertĂ© est mon combat quotidien.
Quel point commun aujourd’hui entre LamĂ©e, sandwicherie artisanale Ă Paris 8°, L’Ă©cho des blĂ©s en Bourgogne, Boulangerie Deschamps Ă Lyon, Perlimpainpain dans les Alpes ?
Tout diffère d’une entreprise Ă l’autre : des personnes seules ou en Ă©quipe, en travail direct ou retardĂ©, au four Ă bois ou Ă©lectrique, en ville ou en campagne, en France ou Ă l’international…
Encore une fois, comparé à la boulangerie conventionnelle, quelle diversité !

L’Ă©cueil dans cette interprĂ©tation de projets qui seraient uniformes vient je pense d’une autre confusion encore : la gamme de produits. Poilâne en tant que pionnier a balisĂ© la route : les français mangent peu de pain diffĂ©rents. Le pain de campagne et son Ă©quivalent aux graines peuvent reprĂ©senter plus de 60% de nos chiffres d’affaires.
Les pains aux inclusions sont pour la plupart des inventions rĂ©centes et restent de petites consommations. Il est alors Ă©vident que si l’on regarde les gammes de produits de boulangers bio au levain aujourd’hui, on retrouvera systĂ©matiquement: du campagne, du campagne au graines et quelques impondĂ©rables comme le petit Ă©peautre ou quelques pains de riz. Mais si l’on fait ce travail en boulangerie conventionnelle, toutes les boulangeries de France font alors la mĂŞme chose : de la baguette et du croissant!
Il est aussi important de comprendre que le boulanger n’est pas qu’un homme produit. C’est aussi, entre autres, un chef d’entreprise. Les diffĂ©rences d’approche sont aujourd’hui extraordinaires entre des entreprises au management classique et le Pain des Cairns Ă Grenoble par exemple, dont le fonctionnement en SCOP intĂ©resse de nombreux acteurs de la filière. Nos modèles d’entreprises interrogent bien au delĂ de la filière pain. C’est le rapport mĂŞme au travail qui est interrogĂ©, le rapport Ă notre environnement … Et en ce sens chaque entreprise apporte sa touche et sa vision du monde.
La rĂ©duction du boulanger Ă l’homme produit ne rĂ©pond pas aux enjeux que se fixent les adultes en reconversion, comme nouveaux acteurs de l’Ă©conomie rĂ©elle.
Le fait que certains projets aient une réussite indéniable aujourd’hui et aient un rôle de « vitrine » (comme la Fabrique à Pain, dont beaucoup d’éléments (produits, agencement, …) sont souvent repris par vos anciens élèves) ne contribue-t-il pas à créer une certaine uniformité ?
Non, absolument pas. Nous fonctionnons en rĂ©seau et je ne pense pas que les rĂ©seaux produisent de l’uniformitĂ©. Je pense plutĂ´t que les rĂ©seaux produisent de la richesse et de la crĂ©ativitĂ©.
L’Ă©cole fait d’ailleurs la promotion du rĂ©seau et de l’intelligence collective qui s’en dĂ©gage. Si l’un d’entre nous a une solution efficace Ă des problèmes concrets, le rĂ©seau en profite rapidement. C’est un esprit OpenSource qui fonctionne parfaitement.
Nous sommes tous des chefs d’entreprises, nĂ©cessairement très pragmatiques.
J’aurais également souhaité en savoir plus sur la dimension économique et business plan qui sont intégrés dans la formation : comment cela se passe-t-il ? Dans quelle mesure les élèves sont-ils acteurs de leur projet, étant donné que leur connaissance de la boulangerie reste parfois limitée avant la formation ? Quel est l’apport de l’EIDB dans la construction du projet ?
La formation n’est accessible qu’Ă des porteurs de projets professionnels et la formation est construite sur deux volets : l’un mĂ©tier, l’autre entrepreneurial. Un des prĂ©-requis avant l’entrĂ©e en formation est notamment une maĂ®trise suffisante d’Excel, sans quoi le travail attendu en formation ne serait pas rĂ©alisable.
Le projet du stagiaires est consignĂ© lors des phases d’informations prĂ©-contractuelles, au cours des deux entretiens obligatoires. Le dispositif d’inscription est assez long et doit permettre de valider que l’Ă©cole est bien en mesure d’accompagner le projet portĂ© par le candidat.

Au cours de la formation, des cours sont Ă©videmment mis en place pour accompagner les stagiaires aux rĂ©alitĂ©s de l’entreprise : cours de gestion, comptabilitĂ©, juridique, social, dimensionnement…
Ces cours permettent aux candidats de construire des business plan incluant des tableurs de production très complets, des tableurs financiers, des organigrammes de travail couvrant les 7 jours de la semaine quart d’heure par quart d’heure et un document descriptif de leur activitĂ© bien entendu.
L’Ă©cole accompagne les candidats au plus près de leur souhait de dĂ©part avec pour seule ambition de recentrer le projet dans un cadre Ă©conomique rĂ©el. Fortes de cette ingĂ©nierie puissante, aucune entreprise du rĂ©seau n’a fermĂ© pour des raisons Ă©conomiques depuis l’ouverture de l’Ă©cole.
J’entends beaucoup de choses sur le rôle de l’EIDB dans le choix des fournisseurs (matériel, farines) proposé aux élèves, et notamment d’un système de rétro-commission, qu’en est-il réellement ? Comment sélectionnez-vous les références que vous mettez en avant ?
Tout ce qui de près ou de loin facilite l’installation des stagiaires Ă leur compte fait partie de notre champ de travail. Notre meilleure vitrine en tant qu’Ă©cole reste l’ouverture de boulangeries pĂ©rennes par nos Ă©tudiants.
C’est en ce sens que je tisse depuis près de 10 ans des relations avec certains fournisseurs, pour apporter Ă nos stagiaires un service aujourd’hui performant. Le but est double :
- identifier dans la jungle des fournisseurs actuels du matĂ©riel adaptĂ© Ă nos besoins spĂ©cifiques et nĂ©gocier des prix de groupe. Nous travaillons aujourd’hui avec de belles marques françaises, telles que Fringand et MAP, mais aussi avec Hengel…
Nos fournisseurs de pĂ©trins sont Italiens puisqu’il n’existe pas de fournisseur sur notre territoire.
Le modus operandi est toujours le mĂŞme:
- l’Ă©cole se rapproche d’Ă©quipementiers et achète du matĂ©riel pour son compte, en test. Après mise en situation longue et si le matĂ©riel convient, j’entreprends un rĂ©fĂ©rencement du matĂ©riel Ă l’Ă©cole, le plus souvent une visite du site de production, l’archivage des fiches techniques et une nĂ©gociation tarifaire pour l’ensemble du rĂ©seau. C’est une de mes conditions, je souhaite que tous les membres du rĂ©seau puissent avoir un prix connu et commun.
Au terme de ce travail, les stagiaires ont accès Ă ces rĂ©fĂ©rencements. Il n’y a Ă©videmment aucune obligation pour les stagiaires de se rapprocher de tel ou tel fournisseur. Chacun est tout a fait libre d’acheter ce qu’il veut oĂą il veut en fonction de son intĂ©rĂŞt propre. Ă€ titre d’exemple, nous passons Ă©galement beaucoup de temps sur leboncoin avec les stagiaires pour les aiguiller sur des Ă©quipements d’occasion quand cela est pertinent.

Pour ce travail de fond que nous faisons, certains équipementiers nous retro-commissionnent à hauteur de 3% à 5%.
Ces commissions nous permettent de rĂ©munĂ©rer le temps long investi dans la mise en place de ces partenariats et de couvrir les frais qui y sont inhĂ©rents : visite de site, archivage, envois des documentations, secrĂ©tariat… Le chiffre d’affaire gĂ©nĂ©rĂ© est tout Ă fait Ă la marge et ne constitue pas pour l’Ă©cole une source de revenus significatives ou indispensables.
Il est important de noter deux choses:
- les distributeurs ne sont jamais shuntĂ©s dans ce process. Leur rĂ´le est fondamental puisqu’ils sont les interlocuteurs des boulangers au final et garants du SAV
- Ă titre d’exemple, un stagiaire qui obtient 35% de remise sur un four Ă 55k€ prix public Ă©conomise presque 20k€, ce qui est pratiquement le double du prix de la formation! ConsidĂ©rant qu’il aurait peut-ĂŞtre eu seul 20% de remise, l’Ă©conomie reste très substantielle (+/-8K€).
J’ai eu écho des partenariats mis en place à l’international, notamment avec le sf Baking Institute, est-ce un axe de développement sur lequel vous comptez mettre l’accent dans les années à venir, pour développer le rayonnement de l’EIDB ?
Comme tout le monde le sait (ou devrait le savoir), une Ă©cole n’est pas un bon centre de profit. Michel Suas, fondateur et directeur du SFBI et moi-mĂŞme, avons tous les deux des entreprises en production Ă cĂ´tĂ© de nos Ă©coles. Les partenariats entre Ă©coles sont encore moins rentables que leurs activitĂ©s principales parce qu’ils impliquent des frais de dĂ©placements et d’hĂ©bergements très lourds.
Ces Ă©changes ne peuvent donc avoir comme motivation que d’enrichir les Ă©changes de savoir-faire. Pour l’EIDB qui accueille environ 20% d’Ă©trangers, ces partenariats Ă l’international permettent d’avoir d’excellents relais sur les territoires.
Dès lors que nous avons besoin d’informations concrètes pour accompagner nos stagiaires de l’EIDB sur leurs projets de crĂ©ations aux USA par exemple, le SFBI est pour nous un informateur très prĂ©cieux.
Au delĂ de ces points, ces Ă©changes constituent pour l’Ă©quipe de l’EIDB de grandes bouffĂ©es d’oxygène au travers des rĂ©seaux très compĂ©tents de boulangers que nous rencontrons de par le monde, oĂą l’on dĂ©couvre Ă©galement des savoir-faire magnifiques et oĂą l’on comprend aussi que la boulangerie française n’est pas le centre du monde.
On vous a vu prendre des participations dans les projets de certains de vos anciens élèves.
Pour situer le contexte, l’Ă©cole accompagne actuellement une quarantaine de projets de crĂ©ations par an. Le rĂ©seau de l’Ă©cole compte quelques centaines de personnes, toutes impliquĂ©es dans des projets de boulangeries (bio, au levain le plus souvent).
De nombreuses associations se font au sein du rĂ©seau, entre des stagiaires mais aussi entre des stagiaires et des annonceurs externes. Assez logiquement, depuis plus de 13 ans que l’Ă©cole existe, certains stagiaires m’ont sollicitĂ© personnellement pour les accompagner dans leur projet.

Pour des raisons Ă©videntes de dĂ©ontologie, ces associations ne sont jamais Ă mon initiative. Je suis sollicitĂ© essentiellement pour accompagner les projets sur les volets de l’ingĂ©nierie technique et financière.
Il est aussi important de noter que l’Ă©cole est indĂ©pendante et n’est jamais associĂ©e Ă aucun autre projet.
Suite aux sollicitations qui m’ont Ă©tĂ© faites, j’accompagne aujourd’hui via l’une de mes sociĂ©tĂ©s hors EIDB, 3 projets seulement, et toujours en tant qu’associĂ© minoritaire. Cette position me permet de jouer le rĂ´le de conseiller technique dans ces structures qui en ont largement besoin ! Aucun de ces trois projets ne me rĂ©munère aujourd’hui.
Est-ce une pratique que vous comptez développer ?
Comme expliquĂ©, je rĂ©ponds lorsqu’elles se prĂ©sentent Ă des sollicitations de proches. Ma disponibilitĂ© n’Ă©tant pas infinie, il n’est pas simple pour moi d’organiser mon travail autour de plus de projets. Un dĂ©veloppement personnel de la sorte est donc difficilement envisageable.
Cependant, je crois fondamentalement aux vertus de l’entreprise, pour les porteurs de projets et pour la sociĂ©tĂ© dans laquelle nous vivons. J’Ă©tudie donc au cas par cas chaque dossier qui se prĂ©sente pour l’orienter au mieux sur le rĂ©seau sans vouloir y prendre place de manière personnelle systĂ©matiquement.
Vous avez pris le parti de développer la marque Chambelland, dédiée aux produits sans-gluten, que vous développez notamment en franchise en plus des activités de meunerie. Comment gérez vous ce positionnement vis à vis de l’EIDB qui s’inscrit dans une boulangerie plus « traditionnelle » ?
PrĂ©cisons pour commencer que Chambelland et l’EIDB sont deux marques et deux sociĂ©tĂ©s diffĂ©rentes.
Ensuite, lĂ oĂą beaucoup d’acteurs opposent encore la panification « traditionnelle » et les courants plus rĂ©cents sur la filière : variĂ©tĂ©s anciennes, farines naturellement sans gluten …, ma position est plutĂ´t de les assembler.

La France panifie traditionnellement du blĂ© et du seigle (très pauvre en gluten), l’Europe panifie Ă©galement du sarrasin, du pois-chiche, du maĂŻs (au Portugal, mais aussi dans le Sud Ouest de la France…). Faire rentrer dans le champ de la panification moderne du riz, du pois-chiche, du sarrasin et autres plantes cultivĂ©es localement fait donc sens Ă mon avis et n’a rien de rĂ©volutionnaire.
DĂ©velopper des gammes de produits naturellement sans gluten est donc quelque chose de finalement assez simple et peu Ă©loignĂ© de la tradition si l’on y regarde de plus près.

Il est important de remarquer que si Chambelland a dĂ©cidĂ© de ne proposer dans ses magasins que des produits Ă base de farine de riz et de sarrasin, la majoritĂ© des farines produites au moulin Chambelland sont aujourd’hui vendues Ă des boulangers bio « traditionnels ». L’ambition de Chambelland est donc bien le dĂ©veloppement de ces nouvelles farines en panification au sein de la filière en gĂ©nĂ©ral. Ce dĂ©veloppement se fait au cĂ´tĂ© des autres farines, pas en s’y opposant, ce qui n’aurait aucun sens.
Quelles sont vos projets sur ce segment de marché, qui semble par ailleurs connaître une croissance ralentie par rapport à l’engouement observé ces dernières années ?
Nous sommes des indépendants et nos projets sont simples : pérenniser la filière que nous avons mis en place.
Nous travaillons aujourd’hui avec trois fermiers producteurs de riz dans la plaine du Po, et une quarantaine de collaborateurs en tout pour aller du champ à la table.
La croissance ou le ralentissement d’un marchĂ© mondial n’affecte en rien notre activitĂ© indĂ©pendante, dans la mesure oĂą nous n’avons pas d’ambition mondiale !
Comme les journalistes nous piquent souvent sur le sujet, j’aime Ă dire que Chambelland surfe sur deux modes. La première est la culture du riz et la deuxième est la panification. Chacune des deux a bientĂ´t dix mille ans et notre dĂ©marche, si novatrice soit-elle me semble relativement pĂ©renne !

Dans un contexte où le métier d’artisan boulanger est souvent en grande difficulté, ce qui l’appelle à se renouveler en profondeur, que souhaitez-vous apporter à la profession sur le long terme ?
Seuls les analystes ont des ambitions à priori pour la filière.
Je suis un travailleur entrepreneur indĂ©pendant. Mon quotidien est dictĂ© par des choix entrepreneuriaux qui font sens pour moi, Ă savoir la libertĂ© d’entreprendre, le respect des collaborateurs, la pĂ©rennitĂ© de notre agriculture…
Si ma démarche est inspirante, tant mieux. Si elle permet à des gens de vivre du métier qui les passionne, tant mieux, mais ce serait très prétentieux de vouloir apporter plus.
Pensez-vous que l’avenir est orienté vers des boulangeries de plus petite taille, centrées sur le pain, comme celles que développent la plupart de vos élèves ?
Je pense fondamentalement que la mixité est bonne en tout. La mixité des modèles, des techniques, des matières premières ne peut être que plus riche que les démarches étriquées ou extrémistes.
Pour ce qui est des boulangeries pures, les choix me semble en effet intĂ©ressant. Le boulanger n’est au dĂ©part ni restaurateur, ni cafetier, ni pâtissier. Assez peu d’acteurs ont finalement la maĂ®trise de tous ces mĂ©tiers.
Les marges brutes Ă©tant meilleures sur le pain que sur les autres produits, la dĂ©marche me semble censĂ©e en effet de ne faire que du pain. A ce jour, depuis 13 ans, aucune des boulangeries montĂ©es par les anciens de l’Ă©cole n’a fermĂ© pour des raisons Ă©conomiques ! C’est assez bon signe par les temps qui courent.

Vous prônez l’emploi de matières premières issues de l’Agriculture Biologique. Pensez-vous que c’est une filière qui prendra de l’importance en boulangerie ?
Je pense sĂ©rieusement ne pas ĂŞtre le seul Ă penser que l’agriculture biologique prend de l’importance et en prendra encore au sein de la filière boulangère et de l’alimentation en gĂ©nĂ©ral. Il est tellement simple aujourd’hui de faire pousser des cĂ©rĂ©ales bio (je suis agriculteur depuis 2006) que l’on peut parier avec certitudes que le changement opĂ©rĂ© actuellement (nous tendons vers près de 10% des surfaces françaises en bio) n’est qu’un dĂ©but.
Traiter les semences, puis les blĂ©s en culture (insecticides, fongicides, raccourcisseur de paille), puis au stockage (insecticides) est un non sens. Aucun acteur conventionnel n’assume communiquer sur ces pratiques. Personne aujourd’hui ne peut considĂ©rer honnĂŞtement que ces traitements sont inoffensifs pour la santĂ© et pour l’environnement.
Quand quelque chose devient Ă©vident aux yeux de tous, il n’existe qu’une seule issue. Quelque soit le temps qu’il faudra, nous allons probablement vers une agriculture 100% bio ! (Toute vĂ©ritĂ© franchit trois Ă©tapes. – D’abord, elle est ridiculisĂ©e. – Ensuite, elle subit une forte opposition. – Puis, elle est considĂ©rĂ©e comme ayant toujours Ă©tĂ© une Ă©vidence. Arthur Schopenhauer.)
On entend aujourd’hui beaucoup parler des paysans boulangers, qui travaillent pour beaucoup des variétés anciennes de blé. Etes vous partisan du développement de ce type de démarche ?
Si l’homme hybride et sĂ©lectionne des blĂ©s depuis environ 9000 ans, les techniques mise en Ĺ“uvre pour ce faire ont largement Ă©voluĂ©es depuis une centaines d’annĂ©es. Les dates clĂ©s sont Ă mon avis : la deuxième moitiĂ© du XIX° siècle d’une part et les annĂ©es 1980-90 d’autre part.
Pendant la deuxième moitiĂ© du XIX° siècle, des semenciers ont commencĂ© Ă diffuser largement des semences. Leurs actions commerciales associĂ©es Ă des variĂ©tĂ©s de bonne qualitĂ© boulangère ont nĂ©cessairement eu un impact nĂ©gatif sur le nombre de variĂ©tĂ©s en culture. Les agriculteurs ont abandonnĂ© les variĂ©tĂ©s cultivĂ©es localement au profit de ces variĂ©tĂ©s achetĂ©es. Ce mouvement s’est largement accĂ©lĂ©rĂ© après la seconde guerre, corrĂ©lativement Ă la croissance importante des semenciers qui sont alors devenus des groupes internationaux.
On assiste donc Ă un appauvrissement du patrimoine variĂ©tal et donc gĂ©nĂ©tique depuis le milieu du XIX° siècle, largement accĂ©lĂ©rĂ© depuis l’après-guerre. Toutes dĂ©marches qui visent aujourd’hui Ă collectionner, recenser, cultiver… des blĂ©s anciens est donc salutaire Ă mon avis pour la prĂ©servation de cette biodiversitĂ©.
En ce sens je salue le travail entrepris par les associations (semences paysannes…) ou des particuliers (Jean-François Berthelot, Jean-Pierre Bolognini…).
Depuis les annĂ©es 1980-90, les techniques classiques d’hybridation et de sĂ©lection ont Ă©tĂ© considĂ©rablement modifiĂ©es par le dĂ©veloppement de techniques nĂ©cessitant une meilleure maĂ®trise de la gĂ©nĂ©tique.
La variĂ©tĂ© Renan encore largement cultivĂ©e aujourd’hui est un exemple classique d’hybridation rendue possible par polyploĂŻdisation, fusion de protoplasme… permettant le passage d’un gĂŞne d’une Égilope sauvage (14 Chromosomes) Ă un blĂ© cultivĂ© (42 Chromosomes) !
De sorte que l’on peut dire qu’après les annĂ©es 1980-90, la plupart des blĂ©s sont des blĂ©s dont l’Ă©volution gĂ©nĂ©tique a Ă©tĂ© largement forcĂ©e, ce qui pose des questions lĂ©gitimes de sĂ©curitĂ©. Notons que la mĂŞme chose est vraie dans toute la filière agricole, pour le raisin de table, les pommes Ă croquer…
D’une manière gĂ©nĂ©rale, les variĂ©tĂ©s modernes possèdent toutes des qualitĂ©s boulangères supĂ©rieures aux variĂ©tĂ©s anciennes ! C’est pour ça que le dĂ©bat est complexe dans la filière aujourd’hui. Tout le monde a le cĹ“ur qui penche pour l’ancien, mais tout le monde veut faire des mies ouvertes et souples comme celles qui peuplent les fils Instagram de tous les boulangers AmĂ©ricains et qui nĂ©cessitent des variĂ©tĂ©s Ă haute valeur boulangère. Il existe donc une vĂ©ritable bipolaritĂ© du boulanger en gĂ©nĂ©ral sur ce sujet !
Finalement, peu de boulangers travaillent des variĂ©tĂ©s anciennes pures. Le propos s’est dĂ©placĂ© vers des blĂ©s dit « de population ». Ces populations sont le plus souvent constituĂ©es de variĂ©tĂ©s anciennes et modernes cultivĂ©es ensemble, ce qui permet de produire des farines ayant de bonnes qualitĂ©s boulangères (au sens entendu par la filière depuis plus de 100 ans: W, P/L…), tout en prĂ©servant en culture un pool gĂ©nĂ©tique intĂ©ressant.

Enfin, comme dans le mannequinat, il serait peut-ĂŞtre temps Ă©galement de rĂ©viser notre Ă©chelle de valeurs; ce que nous appelons « qualitĂ© boulangère » d’une farine par exemple. Aussi incroyable que ça puisse paraĂ®tre, l’aspect nutritionnel ne fait pas encore partie des valeurs boulangères d’une farine ! Il reste donc encore du pain sur la planche.
Thomas Teffri-Chambelland, merci pour ces réponses.
Plus d’informations : site internet de l’EIDB : http://eidb.fr – site internet de Chambelland : http://chambelland.com



Bonjour,
Merci pour l’interview, je trouve ça une très bonne idée que les gens puissent exprimer leur vision de leur métier. Surtout que je rêve de sauter le pas d’une reconversion professionnelle. Mais serait-il possible d’avoir un lien sur le « billet qui avait fait grand bruit » histoire de mettre en contexte cette belle et complète interview?
Merci beaucoup !
Aurelie
Merci AurĂ©lie. Effectivement, il n’y avait pas de lien. Le voici: https://painrisien.com/une-epoque-formidable/
Belle interview « de rattrapage » après le billet de 2018 auquel tu fais allusion, qui vaut par ton travail d’investigation et par la qualitĂ© de ton interlocuteur qui ne se dĂ©robe Ă aucune question et formule ses rĂ©ponses en approfondissant l’interrogation que tu lui soumets, beau travail qu’il convient de saluer, RĂ©mi.
Passionnant. J’ai Ă©tĂ© heureux Ă l’Eidb d’aoĂ»t Ă novembre 2018 je savais exactement pourquoi et la lecture de cet article confirme mon jugement. Thomas, Gil, Mathias, StĂ©phane et Hilda font de cette Ă©cole un lieu magique de transmission et d’amitiĂ©s. L’avenir dure longtemps, le pain aussi…